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Le Laboratoire des idées: Entretien avec Alexandre Heeren

Entretien avec Alexandre Heeren, Professeur à l’Institut de Recherches en Sciences Psychologiques de l’UCLouvain, Chercheur qualifié FNRS et ancien Postdoc à Harvard grâce à une Bourse d’Excellence WBI, dans le cadre du "Laboratoire des idées".

Le Laboratoire des idées

« Nos histoires peuvent être singulières mais notre destination est commune »
Président Barack Obama, 2008

 
Partant du principe qu’une crise mondiale demande une réponse réfléchie et coordonnée à l’échelle de la planète, Wallonie-Bruxelles International, grâce à son réseau d’Agents de Liaison Scientifique (ALS), a décidé de rassembler les idées et les travaux d’experts de tous les domaines scientifiques confondus.
 
Ces experts sont des professeurs, des doctorants, des médecins, des ingénieurs, des économistes, des architectes, des éducateurs, des juristes, des designers, des psychologues. Ils proviennent et évoluent donc dans des univers très différents mais partagent deux caractéristiques communes:

  • De par leur formation académique ou leur expérience professionnelle, ils sont liés aux institutions de recherche de la Fédération Wallonie-Bruxelles
  • Leurs idées ont un impact direct ou indirect sur la compréhension, la réponse ou la relance vis-à-vis de la crise globale causée par l’épidémie de Covid-19

 

L'entretien avec Alexandre Heeren

Pourriez-vous vous présenter et expliquer brièvement votre lien avec les institutions de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Afin de briser la glace, pourriez-vous citer un élément vous correspondant mais qui ne figure pas sur votre CV professionnel ?

Je suis né et ai grandi dans le Brabant Wallon, en Belgique. Depuis novembre 2017, je suis chercheur qualifié FNRS et professeur au sein de l’Institut de Recherches en Sciences Psychologiques de l’UCLouvain. Avant de rejoindre l’UCLouvain, j’ai réalisé un postdoctorat de deux ans à l’Université de Harvard aux USA, grâce notamment au programme des « Bourses d’Excellence » de Wallonie-Bruxelles International, expliquant ainsi mon attache avec cette institution de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Dans les choses qui ne figurent pas sur mon CV, je dirais que l’expérience de confinement avec un tout jeune enfant m’a permis de développer certaines compétences tout-à-fait insolites. À titre d’exemple, je suis désormais devenu expert en chansons de la petite enfance. J’hésite d’ailleurs à désormais le mentionner sur mon CV (rire) !

Parlez-nous de vos travaux et de leurs liens, directs ou indirects, avec la crise due à l’épidémie de Covid-19.
 
Les activités de recherche que je mène avec mon équipe portent essentiellement sur la compréhension des mécanismes (neuro)cognitifs et émotionnels impliqués dans le développement et le maintien de troubles psychologiques, avec un intérêt plus particulier pour les troubles anxieux, mais d’autres troubles font également l’objet de nos recherches (par exemple: addiction, acouphènes, épuisement parental, dépression). Plus concrètement, ma « spécialité » est l’étude des interactions entre ces différents mécanismes plutôt que l’étude d’un mécanisme spécifique. Et cette fascination pour l’étude des interactions m’a amené à développer en parallèle de mon expertise en psychologie clinique, un réel appétit intellectuel pour l’étude des systèmes et des outils mathématiques et statistiques propres à leurs modélisations, tels que, par exemple, la théorie des graphes. Cette étape a été comme un véritable franchissement du Rubicon dans ma carrière et je n’ai eu cesse, au cours de ces dernières d’années, d’implémenter ce type de modélisations dans mes recherches.
 
Quant à la crise du COVID-19, son acuité ne fait que me rappeler l’impérieuse nécessité de prendre en considération la complexité et les interdépendances entre les aspects sanitaires, sociaux, économiques, écologiques, biologiques, familiaux et individuels, pour n’en citer que quelques-uns. Ce contexte me renforce donc dans la nécessité de quitter ce que je qualifierais de situation de réductionnisme prédateur, où l’obsession de la cause unique prédomine ! D’un fondement rigoureux, j’ai l’impression que ce principe de réductionnisme a glissé petit à petit vers une logique de renoncement d’une possible traduction de la science vers notre réalité humaine.  Or, force est de constater que la plupart des difficultés psychologiques rencontrées par un individu sont de véritables « réseaux » au sein desquels s’enchevêtre en permanence une multitude d’interactions entre de nombreux mécanismes, positionnés à des niveaux tant biologiques, cognitifs, comportementaux, familiaux que sociétaux. Les travaux de recherche d’avant la crise, qu’il s’agisse d’ailleurs tant de ceux produits par mon équipe que ceux d’autres collaborateurs internationaux n’ont cessé de soutenir la validité théorique et empirique d’une telle perspective ! Au vu des répercussions psychologiques du confinement (par exemple, anxiété, stress, dépression, épuisement parental) mais aussi de la crise sociale et économique post-confinement, de telles approches devraient permettre de modéliser au mieux les relations d’interdépendance entre ces différents niveaux de réalité (c’est-à-dire biologiques, cognitifs, comportementaux, familiaux, sociétaux). Bien qu’il y ait encore loin de la coupe aux lèvres, je cultive l’espoir, que cette perspective puisse également permettre le développement d’algorithmes capables de modéliser au mieux le « réseau d’interactions des mécanismes pathogènes » propre à l’individu et de permettre, en conséquence, le déploiement d’intervention hautement personnalisée.
 
La situation actuelle et votre expérience personnelle de celle-ci affectent-elles vos travaux de recherche passés ?
 
Je dois dire que j’ai d’abord vécu la crise comme une véritable mise à l’échafaud de nombreux projets ! En effet, la quasi-totalité des projets de recherche en cours, et ce tant au niveau de mes activités propres que de celles des doctorants que je supervise, reposent en large partie sur de la recherche en laboratoire auprès de volontaires.  La plupart de nos projets ont par conséquent été mis à l’arrêt. Cela étant, les capacités de flexibilité et de résilience de mes doctorants et de mes nombreux collaborateurs se sont rapidement avérées être un réel moteur, favorisant le remaniement rapide des activités initialement prévues ! Chapeau bas à tous ces « dynamiseurs », d’ailleurs ! In fine, bien que la situation soit dévastatrice sur le plan sanitaire, économique et social, force est constater que nous avons pu vivre cette césure comme une réelle occasion de s’essayer à de nouvelles méthodes de modélisation, de prendre le temps d’essayer de clarifier des enjeux théoriques utiles pour nos prochains projets et d’en profiter pour rédiger quelques publications davantage théoriques. Certains de mes doctorants semblent d’ailleurs y avoir trouvé leur chemin de Damas !
 
Plus concrètement, pouvez-vous citer les dispositions professionnelles que vous prenez et les axes de recherche que vous pensez aborder à l’avenir ?
 
Au-delà des dispositions logistiques discutées ci-dessus, cette crise n’a cessé de me rappeler l’ultime nécessité de l’interdisciplinarité non seulement dans la compréhension mais aussi dans les tentatives de réponses à la crise majeure que nous rencontrons. Même si mon domaine de prédilection reste la psychologie clinique, cette crise me conforte donc dans mon souhait de consolider la nature interdisciplinaire de mes projets de recherche. 
 
Au niveau individuel et partant toujours de votre domaine d’expertise, pensez-vous dédier du temps et de l’énergie à préparer l’après-crise ?
 
J’ai eu l’opportunité de prendre part à plusieurs projets de recherche visant à mieux cerner le rôle de l’anxiété dans la gestion tant du confinement que du déconfinement. Avec des collègues en communication, linguistique et neurosciences de l’UCLouvain, nous travaillons d’ailleurs actuellement sur un programme de recherche visant à mieux cerner l’impact potentiel des stratégies de communication utilisées par les décideurs politiques et les conseils nationaux de sécurité sur la perception des risques auprès des citoyens, de leur compliance aux recommandations sanitaires et du niveau d’anxiété vécue en conséquence. Par ailleurs, j’ai également eu le plaisir de pouvoir prendre part à un rapport d’expertise académique, rédigé par cent vingt-trois chercheurs en sciences humaines et sociales, tous issus d’universités belges (francophones et néerlandophones), et visant à rappeler au monde politique le rôle essentiel des sciences humaines et sociales dans la gestion de la crise. Le but de cette action académique ? Donner une place de premier plan à l’humain dans toutes les réflexions sur le déconfinement et la société de demain. 
 
Maintenant à l’échelle sociétale, quelles sont les réponses et changements globaux que vous estimez nécessaires vis-à-vis de la crise actuelle ?
 
Les crises conduisent toujours à des bifurcations, pouvant soit laisser les habitudes antérieures reprendre le dessus sitôt l’orage passé, soit offrir l’occasion de nous engager collectivement dans une autre logique. À l’ère des « fake news » et de la post-vérité, la crise du COVID-19 nous renvoie à l'impérative nécessité de changer nos habitudes en matière de transparence et d’accès à l’information. En sciences, une nouvelle manière de concevoir la recherche scientifique s’est imposée. Ce mouvement s’appelle l’open science (littéralement la science ouverte) et s’inscrit dans la foulée de la crise majeure de la réplicabilité (crise méthodologique majeure dans le domaine des sciences selon laquelle de nombreux résultats publiés sont difficiles, voire impossibles à reproduire), ainsi que du problème de l’accès extrêmement difficile et souvent onéreux aux résultats scientifiques une fois ceux-ci publiés (bien que pourtant principalement financés par l’argent public). Ce mouvement a donc pour but de rendre la recherche scientifique et les données qu'elle produit accessibles à tous (scientifiques ou non). Selon moi, il est urgent d’étendre ce mouvement aux décisions politiques, économiques, environnementales et sanitaires. Tant les citoyens que les scientifiques devraient pouvoir accéder à toutes les données brutes et les informations justifiant des décisions politiques. Au-delà de la crise actuelle, cela m’apparait comme une étape décisive pour que nos collectivités puissent faire confiance dans les décisions et ajuster leurs comportements en conséquence. D’aucuns ne manqueront pas de penser ici à l’exemple du réchauffement climatique.
 
Quels conseils donneriez-vous à chacune des catégories de personnes suivantes : les étudiants, la prochaine génération de chercheurs dans votre domaine et les jeunes entrepreneurs ?
 
Mon conseil sera le même pour ces trois catégories de personne (et pour toute autre catégorie d’ailleurs), et prendra la forme d’un avertissement que rend plus ou moins explicite la citation suivante de Sénèque : « Ce n'est point parce qu'il est difficile que nous n'osons pas c'est parce que nous n'osons pas, qu'il est difficile ». Ne dites donc pas (plus) qu’on ne vous a pas prévenu !
 

Dernière mise à jour
08.06.2020 - 14:47
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