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Le Laboratoire des idées: Entretien avec Thomas Grevesse

Dr. Thomas Grevesse, chercheur post-doctorant à Concordia University (Canada) - cliquer pour agrandir
Dr. Thomas Grevesse, chercheur post-doctorant à Concordia University (Canada)
Entretien avec le Dr. Thomas Grevesse, chercheur post-doctorant à Concordia University (Canada) - Laboratoire de Recherche Génomique et d’Ecologie Microbienne en Milieu Aquatique, dans le cadre du "Laboratoire des Idées".

Le Laboratoire des idées

« Nos histoires peuvent être singulières mais notre destination est commune »
Président Barack Obama, 2008

 
Partant du principe qu’une crise mondiale demande une réponse réfléchie et coordonnée à l’échelle de la planète, Wallonie-Bruxelles International, grâce à son réseau d’Agents de Liaison Scientifique (ALS), a décidé de rassembler les idées et les travaux d’experts de tous les domaines scientifiques confondus.
 
Ces experts sont des professeurs, des doctorants, des médecins, des ingénieurs, des économistes, des architectes, des éducateurs, des juristes, des designers, des psychologues. Ils proviennent et évoluent donc dans des univers très différents mais partagent deux caractéristiques communes:

  • De par leur formation académique ou leur expérience professionnelle, ils sont liés aux institutions de recherche de la Fédération Wallonie-Bruxelles
  • Leurs idées ont un impact direct ou indirect sur la compréhension, la réponse ou la relance vis-à-vis de la crise globale causée par l’épidémie de Covid-19

 

L'entretien avec Thomas Grevesse

Pourriez-vous vous présenter et expliquer brièvement votre lien avec les institutions de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Afin de briser la glace, pourriez-vous citer un élément vous correspondant mais qui ne figure pas sur votre CV professionnel ?
 
Je m’appelles Thomas Grevesse. Né dans un village de la Province de Namur, j’ai obtenu mon diplôme de master et mon grade de docteur à l’Université de Mons. Wallonie-Bruxelles International, via sa Bourse d’Excellence, m’a permis de m’expatrier pour la première fois pour suivre ma carrière scientifique. J’ai ainsi pu passer 3 ans à l’Université de Harvard aux USA pour y effectuer un post-doctorat.
 
En parallèle de ma carrière de recherche je nourris l’ambition secrète de devenir infirmier dans les zones touchées par des catastrophes. Une autre information cocasse à mon sujet est que je me suis déjà retrouvé sur un bateau qui prenait l’eau, en pleine mer, au milieu de la nuit, avec mes camarades de fête philippins (tout s’est très bien terminé).
 
Parlez-nous de vos travaux et de leurs liens, directs ou indirects, avec la crise due à l’épidémie de Covid-19.
 
Ma thèse de doctorat à l’Université de Mons avait pour but de de comprendre comment les chocs physiques affectent les neurones lors de lésions cérébrales. A Harvard, je me suis concentré sur la conception, en laboratoire, de puces bio-conçues afin de reproduire des micro-organes humains et leurs fonctions principales. Après mûre réflexion, je me suis récemment réorienté dans le domaine de l’écologie microbienne à l’Université de Concordia à Montréal, où j’essaie de comprendre comment les microbiomes (bactéries, virus, protistes) influent les grands cycles géochimiques des écosystèmes qu’ils habitent. La santé humaine était au cœur de mes deux premiers projets de recherche. Pour mon projet actuel, nous utilisons la génomique pour nous aider à révéler l’identité et la fonction des microbes de l’écosystème étudié. C’est la génomique et la génétique qui permettent d’étudier le covid-19 : comprendre ce qu’il est réellement, son mode d’action, et ses « liens de parenté » avec d’autres virus déjà connus. Dans un sens large, de par leur domaine d’intérêt (santé humaines et microbes) et les méthodes d’analyse, mes projets sont liés au problème du covid-19.
 
La situation actuelle et votre expérience personnelle de celle-ci affectent-elles votre perspective sur vos travaux passés ?
 
Mes travaux traitent principalement de l’analyse de grandes quantités de données biologiques (bio-informatique). Cela se déroule en grande partie sur ordinateur, et j’ai donc la chance de pouvoir travailler de partout, tant que j’ai un ordinateur et la connexion internet. Mes travaux se trouvent donc peu affectés par cette crise. Mais la vue que j’en ai a changé. Particulièrement, je me rends d’avantage compte de leur importance. De l’importance de comprendre le mode de fonctionnement des microbes (bactéries et virus) et de leur interaction avec le corps humain.
 
Plus concrètement, pouvez-vous citer les dispositions professionnelles que vous prenez et les axes de recherche que vous pensez aborder à l’avenir ?
 
Au sein de mon laboratoire, nous avons mis en place des lignes de communication (Slack, Skype) qui permettent de maintenir la communication et échanges scientifiques. Je suis très intéressé par les systèmes (biologiques ou autres, tels les écosystèmes) et comment ils réagissent lorsqu’ils subissent des perturbations importantes. J’aimerais orienter mes axes de recherche autour de cette thématique générale.
 
Au niveau individuel et partant toujours de votre domaine d’expertise, pensez-vous dédier du temps et de l’énergie à préparer l’après-crise ?
 
Étant donné que mon travail s’est vu peu affecté par la situation de crise, je n’aurai pas besoin de dédier beaucoup de temps et d’énergie à préparer l’après-crise. Cependant, j’aimerais pouvoir utiliser mes connaissances scientifiques et les capacités de mon laboratoire, pour pouvoir contribuer à résoudre ce genre de crises rapidement à l’avenir. L’idée serait de créer un « plan de réponse » en cas de crise, basé sur les capacités de mon laboratoire. Dans mon cas actuel, nous pourrions utiliser nos capacités bio-informatiques et génomiques pour contribuer à identifier et comprendre comment fonctionne le virus et comment le stopper. Dans un cadre plus large, il serait bon de créer un réseau de laboratoires, avec un « plan de réponse » préétabli dans lequel chaque laboratoire a un rôle précis à jouer, en fonction de ses capacités (tests sur patients, étude du mode d’action du virus sur les organes humains, extraction et séquençage d’ADN, analyse bio-informatique, tests d’anti-virus potentiels, etc). Ce faisant, ce réseau pourrait être opérationnel directement au moindre signe de pandémie.
 
Maintenant à l’échelle sociétale, quelles sont les réponses et changements globaux que vous estimez nécessaires vis-à-vis de la crise actuelle ?
 
J’étudie les écosystèmes et suis intéressé par leur capacité à répondre à des perturbations importantes. Dans ce cadre, il a été montré qu’au plus la diversité des éléments et des capacités de ces éléments est importante, au mieux l’écosystème peut absorber les perturbations, et retourner à un état normal après être perturbé. En faisant un parallèle avec la crise actuelle, je pense qu’il est important que les capacités à répondre à une telle crise (comme la production de masques, les capacités de test et d’études du pathogène, la formation du personnel qualifié) soient déjà présents ou puissent très rapidement être mis en œuvre dans de nombreux endroits et sources. Cela demanderait des investissements continus dans la recherche et les infrastructures, malgré une apparente perte d’argent dans une situation normale (non perturbée). On peut étendre ce constat à d’autres domaines. Par exemple, mettre en place des modes de travail qui s’accommodent facilement  d’un changement de localisation du travailleur en temps de crise (pour les emplois où cela est possible) et utiliser ces modes de travail en dehors de crise. Aussi, former un contingent de travailleurs « non-essentiels» qui pourraient être déployés immédiatement en tant de crise. 
 
Quels conseils donneriez-vous à chacune des catégories de personnes suivantes : les étudiants, la prochaine génération de chercheurs dans votre domaine et les jeunes entrepreneurs ?
 
Etudiants : apprenez à vous former en ligne, par vous-même, à acquérir une large gamme de compétences, afin de ne pas être bloqué si vos compétences principales ne sont pas utilisables dans une situation de crise (mais aussi dans d’autres situations).
 
Chercheurs : Faites plus de bruit et manifestez-vous plus pour augmenter les moyens mis dans la recherche. Nous sommes le moteur du progrès, et lors de crises comme celles-ci, nous sommes essentiels pour développer des solutions innovantes et rapidement exploitable. Cela demande plus de moyens et mérite plus de reconnaissance hors de période de crise
 
Entrepreneurs : investissez dans la recherche et le développement, et diversifiez vos sources de revenus dans la mesure du possible. Aussi, intégrez un volet « période de crise » et les stratégies adéquates à mettre en place lors de ces périodes, notamment pour passer au travers de la crise, mais aussi pour protéger vos employés.