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Le Laboratoire des idées: Entretien avec Didier Salmon

Entretien avec Didier Salmon - Professeur à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro – Institut de Biochimie Médicale Leopoldo de Meis et ancien chercheur à l’Université Libre de Bruxelles.

Le Laboratoire des idées

« Nos histoires peuvent être singulières mais notre destination est commune »
Président Barack Obama, 2008

 
Partant du principe qu’une crise mondiale demande une réponse réfléchie et coordonnée à l’échelle de la planète, Wallonie-Bruxelles International, grâce à son réseau d’Agents de Liaison Scientifique (ALS), a décidé de rassembler les idées et les travaux d’experts de tous les domaines scientifiques confondus.
 
Ces experts sont des professeurs, des doctorants, des médecins, des ingénieurs, des économistes, des architectes, des éducateurs, des juristes, des designers, des psychologues. Ils proviennent et évoluent donc dans des univers très différents mais partagent deux caractéristiques communes:

  • De par leur formation académique ou leur expérience professionnelle, ils sont liés aux institutions de recherche de la Fédération Wallonie-Bruxelles
  • Leurs idées ont un impact direct ou indirect sur la compréhension, la réponse ou la relance vis-à-vis de la crise globale causée par l’épidémie de Covid-19

 

L'entretien avec Didier Salmon

Pourriez-vous vous présenter et expliquer brièvement votre lien avec les institutions de la Fédération Wallonie-Bruxelles ? Afin de briser la glace, pourriez-vous citer un élément vous correspondant mais qui ne figure pas sur votre CV professionnel ?
 
Je suis belge et professeur à l’Institut de Biochimie Médicale de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ). Ma recherche porte sur deux maladies tropicales négligées, la maladie du sommeil et la maladie de Chagas, lesquelles sévissent, respectivement, sur le continent africain et latino américain. Ces deux maladies ont en commun un parasite qui est un protozoaire flagellé, le trypanosome, capable d’infecter de nombreux mammifères. Cette infection se fait lors de la piqûre par un insecte vecteur hématophage infecté, qui dans le cas de la trypanosomiase africaine est la fameuse mouche tsétsé. Ces maladies sont très anciennes car ces organismes ont co-évolué avec leurs hôtes depuis environ 500 millions d’années bien avant l’apparition des hominidés ! Il n’est donc pas étonnant qu’ils ont co-évolué avec les hominidés qui se sont adaptés à leur présence en développant des stratégies de résistance uniques, en particulier vis-à-vis du trypanosome africain. Ces stratégies ont été décryptées de manière tout à fait remarquable dans le laboratoire de Parasitologie Moléculaire de l’Université Libre de Bruxelles dirigé à l’époque par le Professeur Etienne Pays, laboratoire où j’ai effectué ma thèse de doctorat en Sciences Zoologiques.
 
Je dirige actuellement un laboratoire à l’UFRJ de Rio de Janeiro qui a pour but d’étudier au niveau moléculaire ces deux parasites, tout particulièrement, le trypanosome sud-américain qui est responsable de la maladie de Chagas qui affecte de 6 à 7 millions de personnes principalement en Amérique du Sud et pour laquelle il n’existe aucun traitement efficace, ni vaccin. Cette maladie, comme beaucoup d’autres maladies tropicales (dengue, chikungunya…), s’est propagée aux autres continents, dû à la mondialisation et au réchauffement climatique et est donc devenue un problème de santé publique non plus seulement pour les pays en développement mais aussi les pays industrialisés.
 
Il y une dizaine d’années, j’ai formalisé avec Etienne Pays une collaboration bilatérale de trois ans entre WBI et son homologue brésilien, la CAPES, afin d'étudier l'immunité innée contre les trypanosomes africains et les interactions hôte-parasite. Cette collaboration a impliqué de nombreux étudiants et a abouti à plusieurs publications, dont une dans la prestigieuse revue Science. Depuis lors, nous continuons à collaborer étroitement avec plusieurs laboratoires de l’ULB. C’est ainsi que très récemment une chercheuse posdoctorale brésilienne, boursière du programme d’Excellence IN-WBI, est revenue d’un stage de recherche de plus de deux ans et demi qu’elle a effectuée dans la laboratoire de Signalisation Neurovasculaire, dirigé par le Professeur Benoit Vanhollebeke de l’Institut de Biologie et de Médecine Moléculaires (IBMM, ULB) et qui portait sur une molécule signalisatrice de surface du parasite africain qui pourrait être un nouveau candidat dans une approche vaccinale contre la trypanosomiase africaine. 
 
Parmi les choses qui ne figurent pas sur mon CV, je citerais ma passion pour la musique et le jazz en particulier. Je suis moi même musicien et je pense que la pratique d’un art, même comme violon d’Ingres, est d’une grande valeur, tout particulièrement pour le scientifique parce qu’il permet de décompresser et de laisser place au processus créatif qui est à l’origine de tout processus d’innovation. La créativité et l’imagination sont deux composantes extrêmement utiles dans la recherche scientifique car elles permettent bien souvent d’élaborer des hypothèses de recherche ainsi que les outils permettant de les tester. Dans un monde en constant changement, où l’on assiste à une compétitivité globalisée, un développement exponentiel de nouvelles technologies et une profusion de données scientifiques, l’adaptabilité du chercheur à de nouveaux environnements cognitifs est devenu un atout majeur de plus en plus recherché par les universités et les entreprises.
 
Parlez-nous de vos travaux et de leurs liens, directs ou indirects, avec la crise due à l’épidémie de Covid-19.
 
Il est évident que ma présence au Brésil m’a fortement influencé sur la réalisation de nouvelles recherches en relation avec le Covid-19. Me trouvant dans le nouvel épicentre mondial de la pandémie, dans un pays qui est actuellement empêtré dans un chaos politique avec une gestion désastreuse de la crise sanitaire, beaucoup de chercheurs brésiliens ont opté tout comme moi pour une recherche de crise réactionnelle, visant à trouver des réponses pratiques aux défaillances systémiques auxquelles la population brésilienne est soumise. Je ne suis ni infectiologiste, ni virologiste, mais il m’a semblé naturel de faire quelque chose et de contribuer avec mes compétences de biologiste moléculaire afin trouver des réponses locales rapides. Je me suis donc associé à d’autres collègues de l’Institut de Biochimie Médicale de mon université pour participer à l’élaboration d'un test sérologique différentiel « in house » pour la détection d’anticorps dirigés contre le SARS-CoV-2. Notre équipe se charge de la production et purification de la protéine S du coronavirus produites dans des cellules de mammifère qui sera utilisée comme antigène avec d’autres protéines recombinantes virales pour réaliser un test ELISA de hautes spécificité et sensibilité en fonction des isolats de virus qui circulent dans l’État de Rio de Janeiro.  

La situation actuelle et votre expérience personnelle de celle-ci affectent-elles vos travaux de recherche passés ?
 
Non, mais il est clair que nous avons dû interrompre les activités de laboratoire et que les étudiants sont restés en lockdown pendant la phase exponentielle de l’épidémie, ce qui m’a permis de rédiger des articles, de faire des réunions de travail entre collègues et avec mes étudiants, de préparer mes cours à distance... Actuellement, je continue à travailler en parallèle sur mes thématiques favorites, qui sont les interactions hôte-parasite, avec des chercheurs de différents pays dont la Corée du Sud où les activités de recherche ne se sont pour ainsi dire pas arrêtées durant la phase aigüe de la pandémie.
 
Plus concrètement, pouvez-vous citer les dispositions professionnelles que vous prenez et les axes de recherche que vous pensez aborder à l’avenir ?
 
Je pense que beaucoup de changements que nous voyons actuellement auront un impact sociétal majeur même si un retour à la normal devrait avoir lieu avec l’arrivée sur le marché d’un vaccin efficace. Je continuerai à faire mes recherches sur les maladies tropicales négligées et leurs vecteurs afin de les éradiquer de ces régions socialement et économiquement défavorisées et de manière pluridisciplinaire en continuant mes collaborations nationales et internationales.
 
Au niveau individuel et partant toujours de votre domaine d’expertise, pensez-vous dédier du temps et de l’énergie à préparer l’après-crise ?
 
C’est certain. En tant que professeur d’université les défis sont nombreux et en tant que chercheur j’ai multiplié mes activités de recherche. Je citerai la devise de Carlos Chagas Filho, le fils du découvreur de la maladie de Chagas : « À l'université, vous enseignez parce que vous faites de la recherche ». Je pense donc que un retour à un enseignement présentiel avec des étudiants est fondamental pour sensibiliser les étudiants à la recherche scientifique et maintenir un enseignement de qualité.
 
Maintenant à l’échelle sociétale, quelles sont les réponses et changements globaux que vous estimez nécessaires vis-à-vis de la crise actuelle ?
 
C’est une question très complexe pour laquelle il n’y a pas de réponse simple. Il est évident que cette crise sanitaire majeure élevée au rang de pandémie a changé radicalement notre perception du monde globalisé et a permis d’en détecter tant les faiblesses que les avantages. Si la mondialisation de l’économie a contribué à la propagation de l’épidémie au niveau planétaire, la communication en temps quasi-réel a permis aux différents gouvernements et ministères de la santé des pays du monde entier de se préparer tant bien que mal à l’arrivée de la pandémie. Une chose tout à fait extraordinaire aura été la publication d’articles scientifiques en prépublication (preprint) par les scientifiques du monde entier pendant la pandémie. Face à la situation d’urgence, ces publications en mode accéléré, sans revue par les pairs, a permis une meilleure diffusion de la recherche des experts du domaine.
 
Les prémices d’un changement en réponse au monde globalisé et hyper-connecté existaient avant la grande crise sanitaire, celle-ci aura accéléré la réalisation des changements à l’échelle sociétale. Les retombées sont multiples et dans tous les segments de la société. L’éducation se trouve confrontée à une menace d’ampleur inédite et à une crise d’apprentissage d’une amplitude exceptionnelle. Étudiants et professeurs doivent s’adapter à ces nouveaux défis. Au Brésil, les inégalités sociales ont révélé la précarité d’un système de santé publique qui aura pourtant été essentiel pour protéger les personnels de première ligne, les soignants et les personnes les plus fragiles. Les réponses apportées dépendront de chaque pays, mais il est clair qu’une collaboration internationale, notamment en matière de recherche, entre pays en développement et pays industrialisés sera essentielle pour améliorer les structures socio-économiques.
 
Quels conseils donneriez-vous à chacune des catégories de personnes suivantes : les étudiants, la prochaine génération de chercheurs dans votre domaine et les jeunes entrepreneurs ?
 
Je pense que les jeunes, qu’ils soient étudiants, chercheurs ou entrepreneurs, sont déjà dans le mouvement depuis un bon moment. Ils sont les acteurs du futur et en sont pour la grande majorité d’entre eux conscients de ce qui les attend. Les défis sont énormes (durabilité environnementale et changement climatique). Les faire se sentir co-responsables et autonomes est surement le meilleur chemin pour développer en eux un engagement autour d’une vision commune.
 
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Dernière mise à jour
20.07.2020 - 11:28
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