Aller au contenu principal

Thomas Docquir, le Wallon qui danse aux portes des étoiles

05/08/2026
Thomas Docquir dans "Notre-Dame de Paris" de Roland Petit © Yonathan Kellerman - ONP

À 28 ans, Thomas Docquir réalise son rêve parisien. Déjà nommé récemment Premier danseur à l’Opéra national de Paris, il vient d'obtenir le titre suprême de Danseur étoile. Entre Garnier, Bastille et tournées internationales, il trace un parcours rare, où la grâce conjuguée à l’endurance offre à chaque rôle une manière de raconter le monde sans paroles. Il appartient résolument à cette génération de danseurs qui perpétuent l’excellence classique sans jamais sacrifier la sensibilité.

Originaire de Stave (Mettet), en province de Namur, Thomas Docquir découvre la danse à huit ans avant d’intégrer, à seulement douze ans, l’École de danse de l’Opéra de Paris. Il gravit ensuite les échelons un à un, puis est propulsé au rang très convoité de Premier danseur en 2024. En juin 2026, il est nommé Danseur étoile, le rêve absolu de tout danseur. Deux premières cumulées pour un Belge à ce niveau de la prestigieuse institution parisienne. 

Discipline absolue, exigence permanente et fidélité à ses racines belges

Sur scène, Thomas Docquir impressionne autant par sa puissance technique que par son intensité dramatique. De Rothbart dans Le Lac des cygnes à Basilio dans Don Quichotte, en passant par le Prince Désiré de La Belle au bois dormant, il incarne une danse habitée, à la fois précise et profondément humaine. Formé au grand répertoire classique mais également remarqué dans des créations contemporaines de Crystal Pite ou Wayne McGregor, il revendique une danse où la virtuosité doit s’effacer derrière l’émotion. "Le public ne doit pas voir l’effort, seulement la magie", confiait-il récemment à la RTBF. Cette ascension fulgurante s’est construite dans la rigueur et le silence du travail quotidien. Aujourd’hui, Thomas Docquir continue d’avancer avec la discrétion des grands artistes. Il a, sans hésité, accepté de se soumettre à notre curiosité : mais comment diable peut-on en arriver à ce niveau-là ?

À quel moment avez-vous compris que la danse allait être autre chose qu'une passion ?

Par rapport à d’autres collègues, cela m’est venu assez tard. Moi j’aimais l’école, je m’imaginais faire des études. J’ai eu le déclic vers 15 ans. C’est à cet âge-là que j’ai entrevu la possibilité d’en faire mon métier. Bien sûr la passion, elle, est arrivée plus tôt. J’ai commencé la danse à 8  ans. Ils ouvraient une classe de garçons à l’académie de Dinant. 

Une professeure a décelé mon potentiel très vite. Quand j’ai eu 12  ans, elle m’a dit : "écoute, j’ai un peu atteint ma limite avec toi, si tu veux continuer à progresser, il faut que tu rentres dans une grande école". Je fus alors plongé dans un cycle qui m’a mené jusqu’à l’école de l’Opéra de Paris à Nanterre. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à vivre 24 heures sur 24, à l’internat, avec des garçons et des filles qui avaient la même passion que moi. Très vite, nous avons participé au spectacle annuel de l’Opéra Garnier et c’est là pour la première fois que j’ai dansé sur une scène prestigieuse. Tout a pris un sens.

Vous reconnaissez aisément que la fibre artistique familiale fût une base solide ?

Oui mon papa était violoniste, ma maman danseuse classique. Comme beaucoup d’enfants, j’ai été influencé par cette atmosphère familiale. Du coup, mon parcours s’est fait très naturellement, sans pression. Ils me disaient : "tente-le et si cela ne va pas, tu rentres". Tout cela m’a évidemment formé et pas seulement comme danseur. Très jeune, j’ai dû devenir autonome, je me retrouvais à 12 ans dans un train pour Paris. La danse est un métier qui commence très tôt. J’ai signé mon contrat à l’Opéra à 17 ans. Mais il faut savoir qu’à 42 ans, c’est terminé ! Fin de carrière ! Même si on est encore en forme.

A-t-on des moments de doute décisifs dans ce genre de parcours hors norme ?

Je dirais que l’on a toujours des moments de doute, oui, mais pas de remise en question. Les moments de doute adviennent lorsque l’on se blesse, lorsque le corps ne suit pas. C’est une discipline très dure pour le corps. On se dit: "est-ce que je vais pouvoir redanser au niveau que j’avais avant ? Est-ce que je ne vais pas enchaîner d’autres blessures ?" Mais je dois aussi avouer que j’ai eu la chance de compter sur un parcours régulier. J’ai évolué rapidement, je ne suis pas resté à un poste trop longtemps, je suis passé de Quadrille, le premier rang, à Coryphée puis à Sujet, Premier danseur et maintenant Danseur étoile sans trop stagner. Dans ce cas, le doute n’a pas le temps de s’installer.

Ce qui, en soi, est un bel exploit par rapport à un grand nombre de danseurs !

Oui c’est vrai. Sur une compagnie de 150  danseurs, il y a huit Premiers danseurs et sept Premières danseuses. Pour ce qui est des Danseurs étoiles, il y a sept hommes et huit femmes. C’est en général après cinq ans au poste de Premier danseur que l’on devient Danseur étoile mais c’est davantage une question de progression et d’opportunités, que de temps. Parfois on est plus sollicité que d’autres pour des rôles plus intéressants, plus importants et plus fréquents. Ce sont des signaux de progression. Pour ma part, j’ai dansé pas mal de rôles "d’étoiles" avant même de devenir Premier danseur.

Quelle est votre actualité ?

C’est un peu chargé pour moi en ce moment. J’ai commencé les répétitions de la Dame aux Camélias avant même d’avoir fini les représentations de Roméo et Juliette. C’est un peu traumatisant pour le corps, nous dansons parfois 7 heures par jour. Je suis grand et mes articulations souffrent beaucoup, j’ai eu pas mal de problèmes de genoux il y a quelques années mais nous sommes très bien suivis ici. Comme des sportifs de haut niveau. Et puis, c’est en me blessant que j’ai appris à connaître mon corps.

Votre corps est votre instrument principal, raison pour laquelle les carrières se terminent tôt ?

Quand on est jeune, on est hyper enthousiaste, on a envie de tout danser. Mais parfois, en faire un peu moins, c’est essentiel aussi. Ce sont des choses qu’on apprend avec l’expérience. Il y a de plus en plus de créations contemporaines à l’Opéra, mais moi pour l’instant je veux me concentrer sur le classique, qui est souvent beaucoup plus exigeant physiquement. Et j’ai vraiment l’âge pour danser ces rôles classiques qui me font rêver depuis toujours, comme Roméo. Ce n’est pas à 35 ans qu’il faut danser son premier Roméo, c’est trop dur. Les Danseurs étoiles qui ont tout dansé me le confirment, Roméo, c’est un des rôles les plus durs physiquement. C’est un ballet très long, trois heures environ et Roméo est constamment en scène. La chorégraphie est aussi très complexe, épuisante physiquement et mentalement.

Comment se prépare-t-on pour ce genre de rôle exigeant ?

Nous sommes coachés par les "anciens". Il y a une réelle transmission générationnelle. Ceux qui connaissent bien le rôle, qui ont dansé avec Noureev par exemple, apprennent aux plus jeunes. C’est un bel héritage.

Comment décririez-vous la culture interne de l'Opéra de Paris ?

Il n’y a pas véritablement de hiérarchie. Chacun a sa place dans la troupe. Chaque grade danse avec les autres, nous prenons tous nos cours ensemble, nous répétons ensemble. Bien sûr, il y a de la compétition pour accéder à certains postes. Chaque année, il y a un concours, mais cette concurrence n’est pas malsaine dans le sens où nous sommes davantage en concurrence avec nous-mêmes. Avant tout, nous essayons de nous dépasser. Si on veut être le meilleur possible, on ne souhaite pas pour autant qu’un autre soit mauvais. Il faut oublier les clichés à la Black Swan. Je dis souvent que c’est un bon film sur la santé mentale mais pas sur la danse. Et puis je pense que la culture interne imprime le rayonnement international. Je suis à l’Opéra de Paris depuis dix ans, j’ai connu trois directions et, même si c’est une institution tricentenaire dans tout ce qu’elle a de plus traditionnel, elle essaie de se moderniser, de s’ouvrir et d’aller toucher de nouveaux publics. C’est quelque chose qui me paraît très important pour sortir de l’image élitiste de l’Opéra.

Pensez-vous que, tout comme l'Opéra, le danseur doit aussi s'ouvrir au monde ?

Les voyages pour un danseur ce sont des opportunités formidables. Je suis invité, de temps en temps, à me produire dans d’autres théâtres, un peu partout dans le monde. C’est très nourrissant, très enrichissant. Bien sûr, comme je suis en CDI avec l’Opéra de Paris, je dois demander l’autorisation, mais si cela ne met pas en péril les répétitions importantes, nous sommes plutôt encouragés.

Comment vous projetez-vous après votre carrière de danseur ?

Premier danseur ou Danseur étoile, c’est un rêve, une responsabilité. Cela permet de faire rayonner l’Opéra dans le monde. C’est une expérience artistique majeure. Mais il ne faut pas oublier une potentielle vie à côté de la danse. Nous sommes des athlètes mais aussi des artistes, donc il faut se nourrir ailleurs, vivre de multiples expériences pour nourrir son âme. J’aime les voyages, j’y puise ce qu’il me faut. A part cela, je ne me projette pas vraiment dans une "après" carrière, j’ai encore trop à apprendre, je n’ai que 28 ans.

En quoi votre identité belge a-t-elle façonné votre parcours de danseur ?

On me dit que je suis chaleureux, je vais vers les gens, j’en suis très fier. Comme je fus très fier d’être "wallon de l’année 2025". Cette identité, j’ai envie de la conserver, je ne veux pas devenir parisien ou français.

Cette interview a été réalisée par Catherine Haxhe pour la Revue W+B n°172.