Wallonie-Bruxelles Architectures fête ses 15 ans
Il est des institutions qui, sans bruit, façonnent des paysages entiers. Depuis quinze ans, Wallonie-Bruxelles Architectures (WBA pour les initiés) joue dans cette cour-là. Pas en construisant des murs, mais des passerelles. L’idée : porter la voix de l’architecture francophone belge au-delà de ses frontières.
Tout commence en 2010 avec une idée simple, presque intuitive : faire circuler ce que la Belgique francophone produit de plus exigeant en architecture, urbanisme et paysage. Donner à voir, mais surtout permettre de rencontrer. C’est dans cette intention que naît Wallonie-Bruxelles Architectures (WBA), agence créée par Wallonie-Bruxelles International et la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Derrière le nom institutionnel, une structure légère, deux personnes seulement, mais une ambition qui dépasse largement sa taille. Très vite, WBA ne se limite pas à promouvoir une scène architecturale : elle la met en mouvement, la raconte, l’inscrit dans les grands rendez-vous internationaux où se dessinent débats et tendances. Mais l’essentiel se joue ailleurs, hors champ. Le quotidien relève d’un travail discret : accompagner un jeune bureau vers l’international, soutenir une candidature, ouvrir un réseau, créer des passerelles avec une biennale ou une exposition. Chaque geste est précis, souvent invisible, mais il ouvre une possibilité. Plus qu’une vitrine, elle organise des rencontres entre scènes qui, autrement, ne se croiseraient pas. Une manière de rappeler que l’architecture ne se limite pas aux bâtiments, mais se construit aussi dans les récits qu’on en fait et dans les chemins qu’on ouvre pour les partager.
Interview de Nathalie Brison, coordinatrice de WBA depuis 2018
Comment l’architecture belge est-elle perçue aujourd’hui sur la scène internationale ?
On peut dire qu’elle bénéficie d’une reconnaissance solide et durable, au point qu’on a le sentiment de “surfer sur une vague” depuis près de quinze ans. Là, des architectes belges viennent pour la première fois de remporter le Prix Mies van der Rohe, remis par la Commission européenne et la Fondation éponyme. C’est un peu la Palme d’or de l’architecture. C’est le bureau bruxellois francophone AgwA, en collaboration avec un bureau flamand, qui a remporté ce prix pour la rénovation du Grand Palais des Expositions de Charleroi. Cette reconnaissance illustre la place confirmée du savoir-faire belge dans l’excellence architecturale internationale.
Comment caractériser le savoir-faire architectural belge ?
Cela dépend toujours du point de comparaison, mais certaines spécificités reviennent régulièrement. En Belgique, l’architecte intervient de bout en bout : il conçoit le projet, mais assure aussi le suivi de l’exécution jusqu’à la réception du chantier. À l’inverse, dans des pays comme la France, son rôle se limite davantage à la conception, avant de transmettre le projet à des entreprises chargées du suivi. Cette continuité est une particularité reconnue du modèle belge. Autre trait distinctif: ce que l’on appelle parfois la “négociation à la belge”. Elle repose sur une capacité à remettre le projet en discussion à plusieurs reprises, à proposer des alternatives et à composer avec des contraintes fortes, notamment budgétaires. Cela nourrit une forme de créativité dans la contrainte, où les normes et les limites deviennent des leviers d’invention plutôt que des obstacles.
Combien d’architectes cela représente-t-il en Belgique ?
Le pays compte environ 15.000 architectes, dont 6.000 en Fédération Wallonie-Bruxelles et 9.000 en Flandre. WBA ne travaille toutefois qu’avec ceux qui visent l’international, soit environ 300 bureaux aujourd’hui. Ce chiffre a augmenté au fil des années, porté par une meilleure visibilité et des dispositifs d’accompagnement plus structurés, qui encouragent davantage de professionnels à franchir le pas.
Pouvez-vous illustrer concrètement une action menée par WBA ?
Une action récente de WBA s’est déroulée à Barcelone dans le cadre de Cities Connection Project, un programme international auquel la Belgique participe depuis 2018 et qui met en réseau les villes européennes autour de leur production architecturale. Pour cette quatrième participation, WBA a présenté une cinquantaine de projets belges, intégrés à une sélection de 202 réalisations issues de plus de 300 projets exposés au fil des éditions. L’événement combine exposition, conférences, visites de bâtiments et rencontres professionnelles. À cette occasion, 107 architectes belges ont échangé avec leurs homologues européens, notamment espagnols, suisses, français et luxembourgeois, permettant de connecter près de 200 professionnels sur plusieurs jours. Conçu comme une exposition itinérante, le projet circulera ensuite en Suisse, puis en Belgique en 2027, avant de poursuivre son parcours en Europe, afin de multiplier les rencontres et de favoriser des liens durables entre architectes.
Si vous deviez retenir trois moments forts en quinze ans d’existence, lesquels choisiriez-vous ?
Le premier, sans hésiter, c’est Cities Connection Project. Le deuxième moment clé, c’est l’Inventaires. Cette publication triennale dresse le bilan de la production architecturale récente en FWB et constitue notre véritable carte de visite. Nous la déclinons ensuite sous différentes formes : exposition, film, dessin. Ce qui en fait un outil précieux, autant pour nous que pour les architectes. Enfin, je citerais l’expo Entrer: 5 architectures en Belgique, créée en 2015. C’était la première exposition entièrement produite par WBA, un jalon important pour une structure comme la nôtre, qui fonctionne beaucoup en partenariats.
Et comment se déploie la suite aujourd’hui ?
Nous travaillons par cycles, jamais en “one shot”. La suite s’inscrit dans des projets déjà entamés, comme un nouvel Inventaires qui sortira prochainement et circulera pendant trois ans, tout comme l’exposition Cities Connection Project, pensée pour une itinérance sur la même durée. Nous poursuivons aussi des partenariats avec A+ et Bozar pour diffuser des expositions monographiques, notamment sur Rotor à Timișoara ou le Bureau Ouest à Buenos Aires. Nous participons également depuis plusieurs années au festival Concéntrico en Espagne, dédié aux installations urbaines. L’ensemble s’inscrit dans une dynamique continue, avec la volonté de consolider et d’élargir encore nos partenariats.
Portraits de deux architectes liés à WBA
Hubert Lionnez est architecte bruxellois, formé à La Cambre. Après des expériences à Venise et Madrid, où il travaille et se forme au contact de figures majeures comme Bernardo Secchi et Paola Viganò, il revient en Belgique et rejoint la coopérative Karbon’, fondée en 2008, aujourd’hui forte d’environ 18 personnes dont 10 coopérateurs. Dans une logique collective mêlant pratique et enseignement, le bureau développe une architecture attentive au logement, entre réhabilitation de grands ensembles et nouvelles formes d’habitat, comme la Tour des Goujons à Anderlecht ou un habitat groupé à Temploux. Son lien avec Wallonie-Bruxelles Architectures s’est construit progressivement, à partir de sollicitations et d’échanges liés aux activités diffusées par le réseau. À partir de là, des collaborations se mettent en place, notamment via des expositions comme Cities Connection Project et des présentations à l’international, où les projets de Karbon’ circulent à Gérone, Madrid ou Barcelone. Pour lui, WBA est avant tout "un outil culturel, un espace de diffusion, mais surtout un révélateur". Il insiste également sur ce que ces échanges permettent de faire émerger: "une dimension vraiment culturelle de la pratique de la construction", où l’architecture devient aussi récit, échange et compréhension élargie des manières d’habiter.
Olivier Fourneau est architecte liégeois et fondateur du bureau OFA, qu’il développe depuis environ 25 ans avec une équipe d’une dizaine de personnes. Son parcours se construit entre études à Liège, aux États-Unis, Erasmus en Italie, ainsi qu’une pratique installée à Liège, centrée sur des projets urbains et patrimoniaux, notamment dans le centre-ville de Liège. Sa rencontre avec Wallonie-Bruxelles Architectures s’est faite progressivement, au fil des initiatives et des échanges professionnels. Il explique: "Pour moi, WBA est une agence de promotion de l’architecture de Wallonie-Bruxelles qui nous aide, nous petits bureaux, à donner une voix et à nous positionner sur une carte, à nous mettre en relation avec des personnes à l’échelle européenne". Au-delà de la visibilité, il souligne surtout la dimension relationnelle: "Cette capacité de mettre les architectes en contact les uns avec les autres, ce fameux networking, très important dans une profession assez individualiste". Grâce à ces connexions, OFA développe des collaborations à Barcelone ou avec des institutions académiques européennes. Les voyages, les expositions, les jurys deviennent autant d’occasions de faire évoluer la pratique. "C’est hyper important de pouvoir rester ouvert. En rencontrant les autres bureaux, cela nous permet de nous définir aussi un peu mieux, et d’identifier aussi nos spécificités plus aisément".
Cet article a été écrit par Nadia Salmi dans le cadre de la Revue W+B n°172.