(K-) comme Corée du Sud
Célébrer le Coréen comme langue invitée à la 80e édition du Festival d’Avignon, c’est célébrer aussi le 125e anniversaire des relations diplomatiques entre la Corée du Sud et la Belgique. Nous avons rencontré Kyu Choi, le directeur artistique du SPAF- Seoul Performing Arts Festival. Il revient ici sur la K-performing arts (ou "hallyu"), et aussi sur ce qui relie la Corée du Sud avec l’Europe. La vague sud-coréenne est déjà culte.
Qu'est-ce que la création coréenne a de particulier ?
La création coréenne n’est pas "Une", elle est "multiple". Entre autres, dans Cuckoo, The History of Korean Western Theatre et Haribo Kimchi, Jaha Koo pose un regard bien à lui sur l’Histoire contemporaine et la culture coréenne, entre témoignage, compositions musicales et robotique dans une approche transnationale - qui ouvre. Neige, neige, neige d’après la nouvelle Maitre et Serviteur de Tolstoï mis en scène par Park Ji-hye, révèle la puissance de jeu de Lee Jaram soutenue par le percussionniste (ou Gosu) Lee Jun-hyoung sur le plateau. Lee Jaram est une figure majeure du Pansori en Corée. Sa pratique va de pair avec une réflexion constante sur cet art du récit chanté ancestral, entre tradition et modernité. Quelle forme de Pansori invente-t-elle aujourd’hui ? Qu’est-ce que le Pansori nous fait aujourd’hui ?
Selon moi, l’un des grands enjeux des créations coréennes présentées en Avignon, est de rendre compte du "contexte local" coréen, notamment des pans de l’Histoire de la Corée qui, pour des raisons très diverses, sont peu ou pas connus. Et en faire un "contexte translocal" pour repenser les liens entre les territoires, les cultures et entre "nous" toutes et tous. Ainsi, le roman Impossibles adieux de Han Kang - Prix Nobel de littérature 2024 - a pour toile de fond l’île de Jeju où a eu lieu en 1948 l’un des pires massacres en Corée. L’approche de Han Kang rend le fait historique plus vaste, plus divers en entremêlant le passé et le présent, les violences et l’amitié. Nous pouvons tous être touchés, quelque soit notre appartenance.
J’ai le sentiment qu’en Corée du Sud, les pratiques artistiques dites "traditionnelles" échangent davantage avec les pratiques artistiques dites "actuelles". Il y a là quelque chose d’inextricable.
Je partage votre observation. Je pense que cela peut s’expliquer pour au moins une raison. L’Histoire du théâtre coréen ne s’est pas construite de manière "autonome". Jaha Koo l’explique d’ailleurs très bien dans The History of Korean Western Theatre : jusqu’en 1945, la Corée a été sous domination japonaise - qui a imposé une sorte de théâtre occidental très marqué par Shakespeare. Tout est entremêlé. Cela étant dit, l’esthétique de Neige, neige, neige de Park Ji-hye est typiquement coréenne, mais elle une manière de regarder par un autre biais des thèmes très actuels.
Le massacre de l’île de Jeju est un "motif" qui circule dans plusieurs pièces. Ce qui permet de conserver la complexité de l’évènement tragique, tout en le clarifiant. C’est presque une archéologie de la mémoire.
Absolument. Dans Island Story, le parti pris de mise en scène de Kyung-Sung Lee s’éloigne de la représentation de la violence, notamment en donnant à écouter les témoignages recueillis des enfants des survivants et des survivants du massacre. Tandis que dans Impossibles adieux, Han Kang considère l’histoire du massacre au sein d’une histoire élargie ; celle de deux amies, et la mémoire de la mère.
Ces œuvres - pour ne citer qu’elles - continuent de questionner notre manière de penser le massacre de Jeju aujourd’hui. Et la font évoluer à travers des rapprochements, des associations très fécondes. C’est ce qui empêche l’oubli et crée le partage, me semble-t-il.
Ce qui me frappe en particulier, c’est le parti pris de mise en scène de Kyung-Sung Lee qui s’éloigne des formes définitives auxquelles on réduit trop souvent le théâtre documenté en donnant au réel une plasticité d’une profondeur inédite au coeur des mécanismes de la fiction.
J’ai le sentiment que Kyung-Sung Lee use de l’installation, de l’image, de la radio par exemple, comme "disruption" - qui ouvre tout en conservant la singularité du geste artistique. Il y a là quelque chose à fouiller dans la dialectique entre document/témoignage et fiction. Comment le massacre de Jeju peut-il intéresser tout le monde sans passéisme ? Dans Island Story, cela passe par l’invention d’une topographie en manipulant les diverses matières.
Quels sont vos liens avec le continent européen, et la Belgique en particulier ?
Depuis une quinzaine d’années, nous collaborons avec des opérateurs et acteurs culturels belges dans une approche innovante et pluridisciplinaire - danse, théâtre, nouvelles technologies ou arts urbains -, notamment avec le Théâtre de Liège en Wallonie ; avec De Singel à Anvers ; avec NTGent, Campo et LOD à Gand. Et avec Bozar à Bruxelles. Passant d’une logique de diffusion à une logique de co-production par des projets artistiques ambitieux au prisme de la réciprocité. En ce sens, en octobre 2026, nous accueillons des professionnel.le.s de Wallonie-Bruxelles dans le cadre du PAMS (Performing Arts Market in Seoul) et du SPAF (Seoul Performing Arts Festival) afin de développer davantage de projets et partenariats.
De quelle manière la collaboration avec le Festival d'Avignon œuvre-t-elle concrètement en faveur de la promotion de la création coréenne. Et en définitive, en faveur de l’ensemble des institutions coréennes sur la scène internationale ?
En 2023, j’ai rencontré Tiago Rodrigues au Festival d’Avignon. Depuis son entrée en fonction, le festival invite chaque année une langue : la langue anglaise en 2023 ; la langue espagnole en 2024 ; la langue arabe en 2025. Et la langue coréenne, en 2026.
Durant trois ans, nous avons beaucoup discuté et voyagé entre la Corée du Sud et la France. Ainsi, Tiago Rodrigues et Magda Bizarro sont venus en Corée du Sud pour découvrir des artistes et des créations dans différentes villes et lieux. Par exemple, c'est de leur écoute, c’est de leur rencontre avec l’autrice Han Kang qu’est née la lecture performée Oiseau d’après Impossibles adieux dirigée par Julie Deliquet avec Isabelle Huppert et Hyeyoung Lee dans la Cour d’honneur du Palais des Papes.
Il nous appartient de faire en sorte que les relations deviennent pérennes avec le Festival d’Avignon en particulier et avec l’ensemble opérateurs et acteurs culturels internationaux en général. Ce qui suppose, avec le soutien du KAMS - Korean Arts Management Service, de mettre en avant les artistes et les oeuvres qui font la scène coréenne actuelle encore trop mal connue, de composer une constellation de rencontres artistiques, de tables rondes professionnelles et de workshops pour une meilleure compréhension de la culture coréenne. Et également de travailler dans la réciprocité. A cet égard, dans le prolongement de la 80e édition du Festival d’Avignon, le SPAF accueille cette année le programme Festival d’Avignon @ SPAF 2026.
Quelles pratiques de coopération avez-vous développé ensemble ?
C’est une question immense. De manière générale, les pratiques de coopération n’ont rien d’une évidence. C’est la raison pour laquelle le travail sur le long terme s’est révélé ici d’une importance capitale pour réinterroger nos postures. Chemin faisant, nous nous sommes découverts. Nous avons tissé progressivement une véritable relation humaine fondée sur l’écoute confiante et le respect mutuel. Au fond, tout est question de confiance.
Quel est pour vous le plus grand obstacle à la coopération internationale, aujourd'hui ?
Nous mesurons chaque jour les questions que soulève la coopération internationale sur le terrain. Une partie essentielle de notre travail consiste, en dépit des orientations générales des politiques culturelles nationales et des pratiques professionnelles très diverses, à préserver l’indépendance des artistes, ainsi que l’expression de leurs singularités artistiques. C’est un équilibre fragile entre cadres institutionnels, pluralité des expressions artistiques et viabilité économique. Nous espérons que tout notre travail bénéficie aux artistes.
Cet entretien a été réalisé par Sylvia Botella, collaboratrice rédactionnelle régulière de la Revue W+B, lors du Festival d'Avignon 2026, dans le cadre des 125 ans de relations diplomatiques entre la Belgique et la Corée du Sud.
On retrouve des extraits de cet entretien dans l'article sur la présence belge francophone à Avignon, lui aussi rédigé par Sylvia Botella.
L'accueil de professionnel.le.s de Wallonie-Bruxelles dont parle Kyu Choi est une mission prospective organisée par l'agence Wallonie-Bruxelles Théâtre Danse qui a lieu en ce mois d'octobre 2026.
Entretien réalisé en anglais. Traduction par Sylvia Botella.